"Le désert. L’ombre d’une dune. Un homme est là, qui fait la sieste. Il dort, la tête sur son bras. Paix infinie. Feu du soleil. Un petit serpent sort du sable, il escalade l’endormi, se glisse le long de son cou, s’enfonce dans sa bouche ouverte. L’homme sursaute, il se redresse, exorbité, les poings au col. Quelque chose remue dans sa gorge. Il étouffe. Il veut tousser, il ne peut pas. Le voilà qui se prend d’effroi.

Un cavalier vient droit sur lui. L’affolé tente de crier. Tout son être appelle au secours. Il ne peut faire mieux qu’un signe. Il râle comme un moribond, à genoux, courbé, suppliant. Le cavalier bondit à terre, s’approche, sa cravache au poing, et sans le moindre mot le fouette et l’accable de coups de pied, l’empoigne, le gifle, le jette. L’autre veut fuir, il tombe, éructe, se prend de terribles nausées, vomit enfin le serpenteau. Il reprend vie, à quatre pattes, sort peu à peu de son brouillard. « Quel est ce fou furieux, se dit-il, ce brigand, cet abominable voyou qui m’est tombé dessus comme un chien enragé ? Est-il encore là ? Va-t-il m’assassiner ? » L’homme lève le front, regarde de côté. L’étrange cavalier est remonté en selle. Il éperonne sa monture. Il s’en va sans le moindre mot.

L’autre, le regardant s’éloigner au galop, comprend alors que l’inconnu vient de le sauver de la mort. Le rosser sans perdre un instant en jérémiades inutiles était le seul moyen de révulser son corps et de le délivrer du mal qui l’étouffait. On dit que les démons singent parfois les anges. L’inverse est aussi vrai, plus souvent qu’on ne croit. "

Henri Gougaud, Le livre des chemins