10 mai 2008
le mot de Victor Hugo
Le mot
Braves gens, prenez garde aux choses que vous dites,
Tout peut sortir d'un mot qu'en passant vous perdîtes,
Tout: la haine et le deuil. Et ne m'objectez pas
Que vos amis sont sûrs et que vous parlez bas.
Écoutez bien ceci: tête-à-tête en pantoufle
Porte close, chez vous, sans un témoin qui souffle
Vous dites à l'oreille au plus mystérieux
De vos amis de coeur, ou si vous l'aimez mieux
Vous murmurez tout seul croyant presque vous taire,
Dans le fond d'une cave à trente pieds sous terre,
Un mot désagréable à quelque individu.
Ce mot désagréable que vous croyez qu'on n'a pas entendu.
Que vous disiez tout bas, dans un lieu sourd et sombre,
Tenez: il est dehors, il connaît son chemin,
Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,
De bons souliers ferrés, un passeport en règle,
Au besoin, il prendrait des ailes comme l'aigle.
Il vous échappe, il fuit, rien ne l'arrêtera;
Passe l'eau sans bateau dans la saison des crues,
Il va tout à travers un dédale de rues,
Droit chez le citoyen dont vous avez parlé;
Il sait le numéro, l'étage, il a la clé,
Il monte l'escalier; ouvre la porte, passe
Entre, arrive et railleur; regardant l'homme en face
Dit: Me voilà! Je sors de la bouche d'un tel!
Et c'est fait: vous avez un ennemi mortel.
Victor Hugo
20 avril 2008
Aimé Césaire
« Pitié pour nos vainqueurs»
Ecoutez le monde blanc
horriblement las de son effort immense
ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures
ses raideurs d'acier bleu transperçant la chair mystique
écoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites
écoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement
Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naïfs !
Aimé Césaire (1913-2008)
*
«Une civilisation qui s'avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente.»
Aimé Césaire - Discours sur le colonialisme
*
ma négritude n'est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour
ma négritude n'est pas une taie d'eau morte sur l'œil mort de la terre
ma négritude n'est ni une tour ni une cathédrale
elle plonge dans la chair rouge du sol
elle plonge dans la chair ardente du ciel
elle troue l'accablement opaque de sa droite patience.
Eïa pour le Kaïlcédrat royal !
Eïa pour ceux qui n'ont jamais rien inventé
pour ceux qui n'ont jamais rien exploré
pour ceux qui n'ont jamais rien dompté
mais ils s'abandonnent, saisis, à l'essence de toute chose
ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose
insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde
véritablement les fils aînés du monde
poreux à tous les souffles du monde
aire fraternelle de tous les souffles du monde
lit sans drain de toutes les eaux du monde
étincelle du feu sacré du monde
chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde!
Aimé Césaire
23 mars 2008
poème indien naissance du monde
Poème indien
Au commencement, cela était non existant.
Cela devint existant, grandit.
Cela devint un œuf.
L'œuf demeura ainsi le temps d'une année.
L'œuf s'ouvrit.
Des deux moitiés l'une était d'argent, l'autre d'or.
Celle en argent devint cette terre,
Celle en or devint le ciel,
L'épaisse membrane du blanc les montagnes,
La fine membrane du jaune la brume et les nuages,
Les petites veines les rivières
Et le liquide la mer
Et le soleil naquit.
Londres 1926 - cité par Marie-Louise von Franz
Les mythes de la création, La Fontaine de Pierre, 1982 Upanishad vol I p. 54-55,
trad. Max Müller,
Oxford University Press
15 mars 2008
Alex Abouladzé poète inconnu
Poète né dans la région de Montbéliard, Alex Abouladzé a quitté le lycée avant le passage du baccalauréat. Il a pratiqué divers métiers, puis parvient à entrer à la faculté des Lettres de Besançon, mais y reste peu de temps; il bourlinguera pas mal mais son esprit torturé aura raison de sa santé mentale et il fréquentera les hôpitaux psychiatriques avant de se suicider en été 1978 à 33 ans. Il avait écrit, quelques années plus tôt:
« mais qu'est-ce que je fais là
penché sur ce papier
penché sur ces lambeaux d'un grand verbe éclaté
penché jusqu'à tomber »
Il publia son livre "L'Espace vide" d'abord dans une édition ronéotypée (juin 1975) et fut à l'origine avec Pierre Perrin de la revue Possibles. Finalement son recueil de poèmes "L'Espace vide" parut aux éditions Saint-Germain-des-Prés (avril 1977). Ce sera son unique livre. Le groupe musical "Troisième Rive" (nom tiré d'un de ses poèmes), dont le seul disque sort en 1978 met en musique plusieurs de ses écrits. La revue Travers lui consacre son n°4 (juin 1980).
Le vent
la houle des jours à perte de vue
et nulle pierre à lancer pour découper le vent
*
Instant
Eternités
Cercles de pluie sur la mer
*
La cour
est grise
ou verte
mais sans fond
*
Ayez
la nuit des temps pour demeure
Et qu’elle soit en vous-mêmes
le sentiment d’errer
….
*
Dire
Dire pourtant
enfin dire
Le mot que dit toujours
tout être qui se tait
Et se taire
impossiblement
Voilà
(extraits de l'ouvrage ronéotypé qu'il m'avait offert)
12 mars 2008
Guillevic extrait d'"art poétique" sur le temps

Art poétique (extrait)
Si je fais couler du sable
De ma main gauche à ma paume droite,
C'est bien sûr pour le plaisir
De toucher la pierre devenue poudre,
Mais c'est aussi et davantage
Pour donner du corps au temps,
Pour ainsi sentir le temps
Couler, s'écouler
Et aussi le faire
Revenir en arrière, se renier.
En faisant glisser du sable,
J'écris un poème contre le temps.
Guillevic ("Art Poétique" - poème 1985-1986, Gallimard, 1989)
tant de temps de Philippe Soupault
Le temps qui passe
Le temps qui ne passe pas
Le temps qu'on tue
le temps de compter jusqu'à dix
Le temps qu'on n'a pas
Le temps qu'il fait
Le temps de s'ennuyer
Le temps de rêver
Le temps de l'agonie
Le temps qu'on perd
Le temps d'aimer
Le temps des cerises
Le mauvais temps
et le bon et le beau et le froid
et le temps chaud
P. Soupault "Tant de temps"
09 mars 2008
poésie les éléphants de Leconte de Lisle
LES ELEPHANTS 1855
Extrait Des Poèmes Barbares
Par Leconte De Lisle
Le sable rouge est comme une mer sans limite,
Et qui flambe, muette, affaissée en son lit.
Une ondulation immobile remplit
L'horizon aux vapeurs de cuivre où l'homme habite.
Nulle vie et nul bruit. Tous les lions repus
Dorment au fond de l'antre éloigné de cent lieues,
Et la girafe boit dans les fontaines bleues,
Là-bas, sous les dattiers des panthères connus.
Pas un oiseau ne passe en fouettant de son aile
L'air épais, où circule un immense soleil.
Parfois quelque boa, chauffé dans son sommeil,
Fait onduler son dos dont l'écaille étincelle.
Tel l'espace enflammé brûle sous les cieux clairs.
Mais, tandis que tout dort aux mornes solitudes,
Les éléphants rugueux, voyageurs lents et rudes,
Vont au pays natal à travers les déserts.
D'un point de l'horizon, comme des masses brunes,
Ils viennent, soulevant la poussière, et l'on voit,
Pour ne point dévier du chemin le plus droit,
Sous leur pied large et sûr crouler au loin les dunes.
Celui qui tient la tête est un vieux chef. Son corps
Est gercé comme un tronc que le temps ronge et mine;
Sa tête est comme un roc, et l'arc de son échine
Se voûte puissamment à ses moindres efforts.
Sans ralentir jamais et sans hâter sa marche,
Il guide au but certain ses compagnons poudreux ;
Et, creusant par derrière un sillon sablonneux,
Les pèlerins massifs suivent leur patriarche.
L'oreille en éventail, la trompe entre les dents,
Ils cheminent, l'oeil clos. Leur ventre bat et fume,
Et leur sueur dans l'air embrasé monte en brume ;
Et bourdonnent autour mille insectes ardents.
Mais qu'importent la soif et la mouche vorace,
Et le soleil cuisant leur dos noir et plissé ?
Ils rêvent en marchant du pays délaissé,
Des forêts de figuiers où s'abrita leur race.
Ils reverront le fleuve échappé des grands monts,
Où nage en mugissant l'hippopotame énorme,
Où, blanchis par la lune et projetant leur forme,
Ils descendaient pour boire en écrasant les joncs.
Aussi, pleins de courage et de lenteur, ils passent
Comme une ligne noire, au sable illimité ;
Et le désert reprend son immobilité.
Quand les lourds voyageurs à l'horizon s'effacent.
06 mars 2008
poèmes du moine Ryokan
Ryokan n'a pas écrit que des haïkus:
Je ris moi-même de ce corps décrépi
Retroussant la robe, jambes découvertes
Je traverse sans me presser les eaux
Et portant la besace je marche au printemps.
*
Les pivoines,
Au plus beau de leur
floraison,
Trop belles pour les cueillir,
Trop belles pour ne pas les
cueillir
*
Que laisserai-je pour souvenir?
Les fleurs au printemps,
Le coucou en été,
Les feuilles d'érable en automne.
Ryokan (1758 - 1831)
02 mars 2008
éclats: poésie de Charles Juliet
le nid
dans les hautes branches
lentement balancé
par le vent
naguère ta vie
ballottée
par des courants
contraires
*
méandres du ruisseau
dans la prairie
elle aussi la vie sinue
quand elle se cherche
*
Charles Juliet-éclats-(extraits)
23 février 2008
Jacques Prévert "le temps perdu"
Un pied de nez de Jacques Prévert à la devise de notre président; vous savez: travailler plus pour...ne plus penser!
LE TEMPS PERDU
Devant la porte de l'usine
le travailleur soudain s'arrête
le beau temps l'a tiré par la veste
et comme il se retourne
et regarde le soleil
tout rouge tout rond
souriant dans son ciel de plomb
il cligne de l'œil
familièrement
Dis donc camarade Soleil
tu ne trouves pas
que c'est plutôt con
de donner une journée pareille
à un patron ?
Jacques Prévert








