Poème écrit en 1856

Savants, tous vous dormez quand la terre s’éveille !...
Tous, vous restez muets au cri : « Je te conseille :
« Homme, si tu ne veux encourir le chaos,
« De me laisser un peu de calme et de repos.
« J’ai beau te prévenir, t’envoyer des orages,
« Tu persistes toujours, malgré tant de ravages,
« Dont souffrent tour à tour, tes vignes, tes maisons,
« Qui renversent tes blés, ravagent tes moissons,
« Tu persistes pourtant à creuser mes entrailles…
« Sans penser un instant que moi je souffre aussi,
« Que toutes mes douleurs dont tu ne prends souci,
« Se répandent sur toi, par la Trombe, la Grêle,
« Et, brisant, entraînant le fort comme le frêle…
« Non, tu poursuis encore… et tes vives ardeurs
« T’empêchent d’écouter le Géant des Grondeurs,
« Le tonnerre… de qui, la voix majestueuse
« Ne peut rien commander à la tienne railleuse…
« Et tu n’as pas songé que, toi, semblable aux vers,
«Tu ne combattrais pas avec fruit l’Univers ;
« Qu’il t’en arriverait des épreuves terribles,
« Des bouleversements, des misères horribles…
« Enfin entreprenant par intérêt, orgueil,
« Tu ne vois que les fleurs dessus, -- pas le cercueil ! »
Ainsi parle la Terre… et personne de dire
Que peut-être il est vrai que l’homme a le délire.
Pas un doute ne vient, on croit aveuglément
Qu’on remue en tout lieu la Terre impunément ;
Que d’énormes rochers s’ébranlent sur sa face
À toute heure, en tous sens, sans y laisser de trace ;
Que ces fils conducteurs de l’Électricité
Ne compromettent rien de la sécurité.
C’est vraiment une erreur, et notre humble pensée
A prévu les effets d’une œuvre si hâtée.
Il faudrait, disions-nous, donner le temps au Sol
De reprendre l’aplomb dont on lui fait le vol.
Il faudrait sagement ne pas aller trop vite,
Et le malheur qu’on craint, c’est ainsi qu’on l’évite ;
Ne nous réjouissons qu’en examinant bien
Si la fête du jour amène un lendemain ;
Si le bonheur présent, une lueur prospère,
Ne sera pas plus tard un repli de vipère ;
Enfin, si l’Avenir doit avoir un bienfait,
Par compensation, meilleur que le regret :
Oui, c’est là, pensons-nous que se trouve la somme
De raison à servir bien les travaux de l’homme ;
Plus il sera prudent, plus on l’admirera
Dans l’exécution de tout ce qu’il fera.
Mais non !... pour de l’argent il donnerait sa vie…
Pourvu qu’il eût de suite… et puis après il prie !...
Il s’adresse au Très-Haut pour conjurer les temps,
Le Très-Haut lui répond par tous ses ouragans ;
Car il voit dans son cœur une large gangrène
Qui, sous le fard pliant, a la force d’un chêne.
Écoutons bien alors ; nous entendrons en nous
Ces mots du Créateur, de sagesse et courroux :
« Le Génie a pour but de grandir, c’est sa tâche ;
« Mais lorsqu’il va trop loin, l’Être divin se fâche »

Xavier Forneret in"ombres de poésie"