" Quand Nasreddin eut quatorze ans, son père lui donna un âne et lui dit :
- Va, mon fils, bon vent !
Il s'en fut, courut le pays des monts arides à l'océan, des déserts aux auberges riches jusqu'au malheureux jour où l'âne paternel se coucha sur le flanc et mourut de fatigue. Nasreddin fut inconsolable. Il l'ensevelit pieusement, éleva sur sa tombe un tertre et planta un rosier dessus, puis bâtit sa hutte à côté. Quitter cet ami de toujours était au-dessus de ses forces. Il resta donc à l'honorer de ses prières quotidiennes jusqu'au jour où le bruit courut (des voyageurs passant par là avaient colporté la rumeur) qu'un ermite, veillait sur le tombeau d'un saint, là-bas, au flanc de la montagne. Des pèlerins, bientôt, s'en vinrent poser le front sous le rosier. Parmi eux, un jour, Nasreddin découvrit qui? Son propre père. Ils se tombèrent dans les bras.
- Cette tombe est celle de l'âne que tu m'as donné, dit le fils, mais personne ne veut l'entendre. Que puis-je faire ? Eclaire-moi !
- C'est ainsi, répondit le vieux. Tu sais que je veille, à Konia, sur un célèbre mausolée. Je peux te le dire aujourd'hui. On croit qu'il abrite un saint homme, non, c'est sur l'âne de mon père que les gens viennent s'aplatir. Les voies d'Allah sont infinies ! "

Henri Gougaud