" Brise d'été, champs, chemin droit, des arbres penchés çà et là, Bouddha va sous le ciel limpide. Quelques disciples autour de lui (des jeunes gens au pas fringant) tentent d'accorder leur allure à celle de Celui qui sait. Ils lui offrent des fruits cueillis, lui posent des questions pressantes.
- Maître, ce nirvana dont on entend parler, comment est-il ? Comment l'atteindre ? La route est-elle encore longue ? Pouvons-nous l'espérer avant d'être trop vieux pour entendre, pour voir, pour ressentir encore ? Et puis, dites, en sommes-nous dignes ? Est-ce un état joyeux ? Une absence de tout ? Un néant amoureux ?
Bouddha marche et reste pensif.

Au soir, sous l'arbre à pain, on allume le feu, on boit le bol de soupe, puis sous les chants d'oiseaux :
- D'habitude, vous commentez les questions que nous vous posons, dit un garçon, les yeux lointains. Aujourd'hui, rien. Maître, pourquoi ?
Bouddha se tait un long moment puis il répond :
- Ecoutez donc. Je vais vous conter une histoire. Un jour de voyage venteux (je venais de quitter la ville) j'aperçus au bord du chemin une belle maison de maître envahie par un incendie. Des braises dansaient aux fenêtres, les murs et les portes fumaient. Je m'approchai. Je vis, dedans, des gens qui faisaient la cuisine, d'autres qui jouaient et riaient, d'autres affalés dans des hamacs qui ronflaient, les mains sur le ventre. Je leur criai de se hâter, que leur demeure était en feu, qu'il était grand temps de sortir avant qu'elle s'effondre sur eux. Un homme s'en vint sur le seuil et me demanda qui j'étais. Je lui dis :  «Qu'importe, sortez !» Et tandis que des lueurs rouges environnaient son vêtement, il me répondit : «Un instant. Où donc voulez-vous m'amener ? Expliquez-vous, je veux savoir. Si je quitte cette maison, retrouverai-je la pareille ? Elle brûle, oui, je le vois bien, mais ce n'est peut-être, après tout, qu'un mauvais moment à passer. Et vous que je ne connais pas, êtes-vous digne de confiance ? Peut-être oui, peut-être non. Cela mérite réflexion. Et puis le vent se fait méchant, le ciel se couvre, il va pleuvoir. Ne peut-on attendre demain ?» Je m'en allai sans lui répondre. Je ne pouvais rien pour ces gens. «Assurément le feu, me dis-je, les aura rôtis jusqu'à l'os avant qu'ils se soient décidés à ne plus poser de questions».

En vérité, mes chers enfants, si vous ne sentez pas le sol assez brûlant sous vos sandales pour fuir au large, n'importe où plutôt que de rester perplexes à sautiller de mots en mots, que voulez-vous que je vous dise? Il est tard. A tous, bonne nuit. "

Henri Gougaud, Le livre des chemins