" Un jour, le dieu Shakiamouni flânait au bord d’un lac céleste. Or, comme il cheminait, le désir lui vint d’observer, au travers de l’eau transparente, ce qui se passait en enfer. Car sous ce lac du paradis, ses marais de sang et de feu étaient parfaitement visibles. Il aperçut un homme, en bas, qui se débattait, s’acharnait à tendre les mains aux cieux vides. Shakiamouni le reconnut. C’était Kandata, un bandit. Il n’avait occupé sa vie qu’à tuer, piller sans vergogne. Avait-il jamais eu le moindre élan d’amour ? Vint au dieu un vieux souvenir. Un jour que Kandata fuyait dans la forêt devant des justiciers il avait écarté sa botte qui allait écraser une vieille araignée. Il avait eu pitié. « Peut-être est-il possible de racheter ce fou », pensa Shakiamouni. Une araignée de paradis tissait sa toile près de lui. A travers l’eau du lac il dévida son fil jusqu’au fond de l’enfer.
Kandata le vit luire dans son ciel ténébreux. Il semblait tomber d’une étoile. L’espoir lui vint de s’arracher à ses souffrances infernales. Il l’empoigna, grimpa, mais l’étoile était loin. Il s’essouffla. Il prit un instant de repos, regarda par-dessus son épaule, et que vit-il, au fond des fonds ? Des grappes de damnés, affamés d’espérance, s’agrippaient au bout de la corde et s’élevaient derrière lui.
- Ce fil est à moi, cria-t-il, il est à moi, lâchez-le donc !
Le souffle de sa voix brisa le fil tout net.
Au bord du lac du paradis, Shakiamouni vit Kandata tournoyer dans les brumes rouges. « Pourquoi cet homme a-t-il voulu se sauver seul ? se dit le dieu. Comme sa folie est étrange ! ». Il s’éloigna parmi les fleurs. Au ciel, pas le moindre nuage. "

Henri Gougaud, L'Almanach